Histoire de Francisco RECHE GARCIA Andalousie-Decazeville
Rédigée par lui-même, transmise par son fils José Reche dit « El Nene »
Article mis en ligne le 30 janvier 2018
dernière modification le 2 février 2018

par Hipparchia
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Histoire de Francisco RECHE GARCIA

Rédigée par lui-même, transmise par son fils José Reche dit « El Nene »

En mars 2017, après une charla à Decazeville à l’invitation de Jean Vaz et de l’association Memoria Andando, nous fîmes la connaissance de José Reche, « El Nene ».

Depuis quelques temps déjà, José déchiffrait les notes et feuillets qu’avait laissés son père, et il nous demanda si on voulait bien les traduire et les faire connaître.

Francisco Reche, né en 1909 en Andalousie dans une famille de pauvres agriculteurs, narre quelques épisodes de son existence de travailleur itinérant, et décrit les rapports difficiles avec sa famille.

Quand démarre la guerre civile, il participe aux combats dans la colonne Ortiz, au sud de l’Ebre.

En exil, après les immondes camps de concentration français, Francisco s’engage dans la Résistance dans l’Aveyron puis dans le Lot, avec les FFI : beaucoup d’Espagnols comme lui étaient regroupés dans le Bataillon Libertad.

Il a été témoin des exactions commises par des communistes du PCE et de l’UNE contre des anarchistes et des socialistes de Decazeville.

Les Giménologues, 30 janvier 2018

« MA VIE » de Francisco RECHE GARCIA

par son fils José Reche dit « El Nene »

Dans un village sans eau ni lumière appelé Partaloa, province d’Almería, le 28 avril 1909 est né Francisco RECHE GARCIA, fils de Diego RECHE FERNANDEZ et de Juana GARCIA LOPEZ, de pauvres agriculteurs.

À l’âge de dix ans, j’ai commençé à garder un troupeau de brebis avec mon frère Cristóbal, plus jeune de trois ans. On était toujours hors de la maison, on y retournait qu’une fois par semaine pour que notre mère lave notre linge sale et nous enlève les poux.

Ce fut ma vie jusqu’en 1925 quand mon père et mon frère Cristóbal sont partis en Argentine. Moi ma mère, ma sœur Antonia et mon frère José nous sommes restés à la ferme. Je devais travailler les terres et m’occuper des bêtes car mes frère et sœur étaient jeunes. Comme les terres ne produisaient pas assez pour vivre, j’ai trouvé un entrepreneur pour travailler à casser des pierres pour les routes : 1 peseta 50 centimes le mètre cube. Je travaillais du lever du soleil jusqu’à la tombée de la nuit, tous les jours de la semaine. Je consacrais le dimanche à travailler la terre. J’ai fait ça jusqu’en 1928.

Le 17 janvier 1928 mon père et mon frère sont revenus d’Argentine, et Cristóbal s’est présenté au service militaire. Je courtisais une jeune fille, chose typique dans ces villages. Elle avait trois ans de moins que moi et s’appelait Adoración MARTOS BAUTISTA. Mes parents ne pouvaient pas la voir et les parents de la jeune fille ne pouvaient pas me voir, pas même en peinture. Je ne suis jamais allé à l’école. Le frère de ma mère m’a enseigné tant bien que mal à écrire une lettre et les quatre règles des mathématiques. Ma vie était très triste dans tous les aspects familiaux et à tous les niveaux. Moi je considérais, et c’était vrai, que nous vivions comme les Arabes.

Le 17 novembre 1929, profitant que ma famille se rendait à la fête de Cantoria, j’ai pris le train sans papiers et sans savoir où aller… Je pensais qu’il existait une autre forme de vie… Mais comme je n’avais pas un sou en poche, profitant de l’absence des parents j’ai volé une jument et l’ai vendue à Cantoria à des gitans. Le plus cocasse c’est que la jument était aveugle et en la vendant j’ai dit aux gitans que sa principale qualité était sa vue. Dès que j’ai encaissé la vente je me suis enfui sans rien dire. J’ai pris mon fusil et je suis parti à Barcelone où on disait qu’on gagnait de l’argent à profusion.

Mon capital : 50 pesetas que j’avais volé à mes parents de la vente de deux chèvres et de la jument. J’ai échoué à Alcoy, province d’Alicante où l’on construisait une ligne de chemin de fer Alicante- Alcoy. Là-bas j’ai travaillé comme manœuvre avec pelle et pioche pendant deux mois. Puis je suis parti à Puigcerda, et j’ai trouvé du travail en France à La Tour-de-Carol. Nous vivions à Puigcerda, je faisais dix heures de travail par jour. Le 6 septembre 1929 je suis allé à Perpignan pour faire les vendanges. À la gare de Perpignan j’ai fait connaissance d’un couple de Mazarrón (province de Murcia), qui se rendait à Saint-Etienne pour travailler dans les mines de charbon. Ce monsieur m’a dit : « Si tu veux venir avec nous, je fais en sorte qu’on te donne du travail avec moi dans les mines ». Nous sommes partis à Saint-Etienne dans la nuit du 6 : le 17 septembre je commençais à travailler en tant que mineur à 750 mètres de profondeur, avec un contrat de trois mois. Mais j’ai commencé à avoir des problèmes. Trois Arabes voulaient que je les pistonne pour la mine, mais moi je n’étais rien. Alors ils m’ont averti que s’ils n’avaient pas de contrats il m’arriverait quelque chose. Et bien un soir en sortant du travail vers les 11h, les trois gars m’attendaient sur le pont enjambant la Loire. L’un avec un canif qui se nettoyait les ongles et les trois autres qui souriaient. Ils se sont approchés de moi et quand ils furent à environ deux mètres j’ai sorti mon pistolet un 11.43 et j’ai tiré quatre coups. J’ai pris les cadavres et les ai jetés dans la rivière.

Le 17 mars 1930 je suis parti travailler à Fumay dans les Ardennes, à la frontière belge. J’ai travaillé comme préposé dans l’entreprise M.T.P. de Germain François. Là-bas je me suis retrouvé avec José HARO et son fils Pedro Antonio : ces derniers ont informé mes parents où je me trouvais, alors que j’avais quitté les mines de Saint Etienne pour des motifs liés à mes parents. Ils m’ont écrit une lettre recommandée dans ces termes : « À partir d’aujourd’hui tu dois écrire ou à tes parents ou à ta fiancée mais pas aux deux. » Moi, j’ai cessé d’écrire à mes parents et à ma fiancée. Personne ne savait où j’étais. Au mois de juillet j’ai reçu une lettre recommandée de mes parents me demandant pardon, que je leur écrive à eux et à ma fiancée, et que je vienne faire le service militaire. Je devais entrer sous les drapeaux le 30 avril 1930 et j’étais considéré comme insoumis. Ils insistèrent tellement que le 26 septembre 1930 je quittais la frontière belge en direction d’Almería.

Je suis arrivé à Cantoria le 28 à 14h30. De là, j’ai continué à pied jusqu’à Partalao chez mes parents, où j’ai été bien reçu. Le 29 c’était la Fiesta Mayor de Partalao, où j’ai retrouvé tous mes amis et ma fiancée dans l’après-midi. Le 3 octobre je suis allé à Almería et me suis présenté au Centre de réexamen Militaire comme insoumis. Je suis resté là-bas jusqu’au 7 octobre, puis on m’a envoyé au Centre de Recrutement N°3 à Huercal Overa. J’y suis resté jusqu’au 19 octobre où j’ai été admis au 51ème Régiment de Vizcaya à Alcoy, dans la province d’Alicante. Le 3 janvier je fus nommé Brigadier-fourrier de la Seconde compagnie. J’ai servi le Roi Alfonse XIII jusqu’au 12 avril 1931 jour de l’avènement de la 1ère République présidée par ALCALÁ-ZAMORA. J’ai été renvoyé à la vie civile le 27 octobre.

Je suis arrivé chez mes parents le 28 octobre. Une grande surprise : j’avais laissé ma valise fermée avec mon linge et 600 pesetas. Les 600 pesetas avaient disparu ainsi que toute ma correspondance et celle de ma fiancée et aussi quelques vêtements habillés. Moi, le jour où je suis arrivé de France, j’ai remis 1000 pesetas à mes parents et 200 pesetas à chacun de mes trois frères et sœur. De Saint-Etienne je leur avais envoyé 700 pesetas pour les fêtes de Noël.

Constatant que tout ce que m’avaient promis mes parents concernant ma relation avec ma fiancée était faux, le 4 novembre 1931 j’ai pris le train à Cantoria. Je me suis rendu à Pobla de Segur, dans la province de Lérida où j’ai trouvé du travail en tant que mineur à la construction du tunnel de la Central Eléctrica Firmes y Construcciones. Au mois de décembre, j’ai reçu une lettre de mes parents disant que c’était la première année qu’ils ne pouvaient pas tuer un cochon, car ils devaient 300 pesetas et qu’ils devaient vendre ce cochon pour rembourser. Mon frère Cristóbal travaillait avec moi comme manœuvre. Mon frère José travaillait à Selles dans l’entreprise Riegos y Fuerzas del Ebro, la Canadiense [1]. Je leur ai lu la lettre pour connaître leur opinion, et voir s’ils étaient d’accord pour partager en trois et envoyer les 300 pesetas à nos parents. Les deux ont répondu : « Qu’ils se débrouillent ! ». Je leur ai envoyé les 300 pesetas, sans plus de commentaires. Mes vieux ont pu tuer le cochon.

Le 17 février 1932 le travail du tunnel était terminé. Je suis parti à Carpentras, dans le Vaucluse et j’ai trouvé du travail pour casser des pierres chez un entrepreneur, Raymond RIENAR. Là-bas dans le Mont Ventoux je suis resté jusqu’au 17 septembre 1933. J’étais chef d’équipe, étant donné que l’entrepreneur ne venait qu’une fois par mois pour payer à chacun de nous les mètres cubes réalisés. Le jour où nous avons terminé notre contrat, l’entrepreneur nous a payé un repas : un banquet pour les 8 ouvriers de l’équipe que nous formions et il m’a payé 1 franc le m3 les 18 mille m3 que nous avions concassés. 18 mille francs à cette époque constituaient un petit capital. J’ai pris le train pour Barcelone où je suis resté huit jours pour visiter la capitale et me reposer un peu. Le 27 septembre j’ai pris la direction d’Almería et je suis arrivé à Cantoria le 28 à 14h30. J’ai laissé mes valises à la consigne et je suis parti à pied à Piedra Amarilla où mes parents vivaient. Je ne les avais pas du tout prévenus de mon retour. Ma fiancée était engagée dans un mariage organisé par les familles. Quand elle a appris que j’étais revenu, elle a rompu avec son futur époux…

Nous nous sommes mis d’accord et elle a arrêté de parler à Pepe (son fiancé). Sa famille, surtout sa mère était très en colère. Son frère José est sorti un soir, envoyé par sa mère, pour me donner une leçon de bonnes manières. Il m’attendait à 1h du matin sur la promenade. Je ne l’avais pas reconnu et lui dis : « Qui va là ? Il m’a répondu : « une personne de confiance ». Il a commencé par me dire « Tu dois me dire maintenant si tu as une relation avec ma sœur, et cette situation doit être réglée cette nuit ». Et il s’est avancé vers moi avec un gourdin en me menaçant. Je lui ai répondu : « Ne fais pas un pas de plus sinon je vais être obligé de te faire quelques trous dans le ventre. » Je lui ai donné l’ordre de lever les bras et je l’ai emmené chez mes parents : là-bas nous nous sommes expliqués, et toujours armé de mon pistolet nous avons trouvé un accord comme de bons amis. À partir de cette nuit-là il est devenu mon meilleur ami.

Quelques jours après, le père de ma fiancée m’a appelé et m’a dit : « Si vous avez le projet de vous marier toi et ma fille, vous devez le faire le plus vite possible, ma femme me fait une vie impossible 24h sur 24. » L’homme fut correct avec moi. J’ai discuté avec ma fiancée et nous nous sommes mis d’accord pour nous marier le plus rapidement possible. Le 13 janvier 1934, je me suis présenté à 20 h pour discuter avec les parents de ma promise. Ils étaient tous les deux près du feu ainsi que ma future épouse. Je leur ai exposé la question du mariage, ma fiancée est partie dans sa chambre et n’en est pas sortie. Mon futur beau-père ne parlait pas, seulement sa femme… Nous avons longuement discuté. Ma belle-mère, à la fin, m’a annoncé que je devais attendre un an, car ils ne disposaient pas de moyens financiers pour les frais du mariage. Ma réponse fût : « Vous n’avez pas à dépenser un centime. Tous les frais sont à ma charge. Vous et moi avec Adoración nous irons à Cantoria ou Albox pour acheter la robe qui lui est nécessaire », car elle n’avait que ce qu’elle portait sur elle. Rien ne convenait à ma belle-mère. « Vous devez attendre un an au moins. » Ma réponse fût : « Aujourd’hui on est dimanche, si votre fille est d’accord, mercredi prochain nous serons ensemble pour vivre comme mari et femme. » Je n’avais pas l’occasion de rencontrer ma fiancée car sa mère ne la laissait pas un moment seule. Le mardi 17 dans l’après-midi, je suis allé chez Ángel LOPEZ qui avait une grosse récolte d’olives à faire et je lui ai expliqué mon situation. On s’est mis d’accord pour qu’il aille chez mes futurs beaux-parents et leur demande l’aide d’Adoración pour ramasser les olives. Comme ils avaient besoin d’argent pour manger, ils ont accepté. Mais sa mère l’a accompagnée jusqu’au lieu dit Cañada Onda. Elle ne la laissait pas seule. Dans l’après-midi, la vieille s’en alla et elle la laissa seule. Je suis arrivé vers elle, ma tante Rosario l’a prise par le bras et nous sommes partis chez mon oncle. Nous sommes restés chez eux jusqu’à la nuit tombée. Nous avons dîné et nous sommes partis chez mes parents. Quatre jours après ses deux frères se sont présentés, Gregorio et Tomás avec leurs épouses pour que nous allions chez mes beaux-parents, car ma belle-mère était à moitié folle et qu’elle voulait voir sa fille. Quand nous sommes arrivés les six devant la porte de mes beaux-parents, Gregorio demanda : Père, mère pouvons-nous rentrer ? » Réponse de mon beau-père : « Vous êtes beaucoup ? ». Je répondis aussitôt : « Celui qui est en trop c’est moi, et je suis prêt à repartir aussi vite, et n’espérez pas que je revienne. » Mon beau-père d’une voix autoritaire répondit : « Vous pouvez tous entrer ». Là ce fut une vallée de larmes de la part de ma belle-mère : « Ma pauvre fille, comme tu vas être malheureuse… ».

Ma femme était libre d’aller chez ses parents quand elle le souhaitait. J’ai parlé avec mes parents et leur ai dis : « Nous partons à Madrid, je ne peux pas vivre ici et je n’y vivrai jamais plus. » Mes parents m’ont répondu :« S’il te plait, restez ici jusqu’à la récolte des olives et pour la moisson. Aidez-nous car nous avons beaucoup de travail. » Le 17 avril, Jeudi Saint, mon frère Cristóbal est arrivé à la maison en demandant à mes parents : « Jusqu’à quand Francisco et Adoración vont-ils rester ici ? Puisqu’il a une maison, chacun chez soi, comme je l’ai fait moi-même ». Ma mère s’est mise à pleurer, se fût tout une histoire. Mais mon frère insista : « Ces deux jeunes gens doivent partir. » Je perdais patience et si ce n’était pour ma mère, ce jour-là j’aurais mis en pièces mon frère. Afin d’éviter un autre affrontement avec lui, cette après-midi même j’ai pris le train pour Madrid, et ma femme est allé chez ses parents. Je suis revenu en juillet et je suis allé chez mes beaux-parents. Deux jours plus tard, ma belle-mère a dit à sa fille : « Vous devez partir d’ici. Je ne peux pas supporter que ce démon dorme avec toi. Partez d’ici. » Nous avons loué une ferme à Piedra Amarilla, nous avons acheté tout ce dont on avait besoin, car j’avais toujours 1000 pesetas, ce qui à cette époque dans notre pays était un capital. Ma femme était enceinte. Ma belle-mère lui a conseillé d’avorter pour ne pas mélanger les races. Ma femme ne l’a pas écoutée, et le 29 novembre 1934 elle a accouché d’un garçon. Je voulais partir de là-bas mais je n’ai pas réussi à convaincre ma femme qui n’était jamais sortie de ce misérable pays.

Le 4 février 1935, j’allai en Andorre. Je ne réussis pas à trouver du travail, et avec mon beau-frère José nous nous sommes rendus ensemble à Pont de Suert, dans la province de Lérida, où Don Mariano CASAS et son frère Francisco nous ont donné du travail sur la route qui menait aux mines de charbon de Mal-Pas. Là-bas on a travaillé jusqu’en mai 1936 en tant que mineur à la massue. De là nous avons continué vers Tremp. Mon beau-frère trouva une place comme ouvrier agricole chez un propriétaire. Je suis parti pour Flix où la Canadiense Riegos y Fuerzas del Ebro commençait un barrage. On ne m’a pas donné de travail, alors avec trois autres gars nous sommes partis faire la moisson à Candangós y La Almolda en Aragon, dans la province de Saragosse. Le 14 juillet nous sommes retournés à Flix.

Le jour du 17 juillet, le syndicat des métiers divers de la C.N.T de Flix nous a informé du soulèvement de Mola, Franco et Sanjurjo contre la République. Ils nous ont donné des armes, on a organisé les milices contre le fascisme. Il n’y a eu pas de combat à Flix, les fascistes ont eu peur et n’ont pas résisté, sauf à la caserne de la Guardia Civil, que nous avons encerclée. Les Gardes civils se sont rendus et ont remis leurs armes. Le lieutenant a rejoint le Comité de Guerre en jurant qu’ils étaient au service du gouvernement de la République.

Le 24 juillet, la Colonne Sur Ebro des miliciens et des militaires qui allaient vers Saragosse sont entrés dans Flix en train. Nous nous y sommes incorporés avec quelques 150 ouvriers sous la conduite d’Antonio ORTIZ de la C.N.T. de la section des métiers du Bois de Barcelone. On est allés en train jusqu’à Fabara, la gare avant d’arriver à Caspe qui était occupée par les fascistes. Le 25 juillet nous avons lancé l’attaque sur la route de Saragosse. Le 26 nous reprenions l’attaque et à une heure de l’après-midi le combat s’achevait avec la victoire des forces au service de la République. Tout était contrôlé par la C.N.T. À Caspe, l’U.G.T et tous les républicains nous ont rejoints. De là nous sommes partis à Lécera qui était occupée par les fascistes. Là-bas nous avons eu cinq morts et plusieurs blessés mais nous avons occupé cette localité. Nous sommes arrivés jusqu’aux portes de Belchite sans rencontrer de résistance. Là on nous a ordonné de faire les fortifications sans autres explications, alors que les fascistes étaient désorganisés et qu’ils commençaient l’évacuation de Saragosse [2]. Pourquoi est-ce qu’on ne nous a pas laissé poursuivre l’avancée puisque les partisans de Franco n’opposaient aucune résistance ?

Avec Antonio GIRAD nous avons été désignés par Delfín VADIA, délégué de la Généralité de Catalogne, pour l’achat et les réquisitions de viande pour la Colonne, installée à Caspe.

Le 17 janvier 1937, j’ai été blessé à Alcorisa, et j’ai reçu les premiers soins à Arzobispo Luchador [3]. De là on m’a transféré à l’hôpital de Caspe. Ensuite on m’a envoyé en ambulance à l’hôpital de Flix. Il n’y avait pas de place de libre, et on a continué jusqu’à l’hôpital de Sitges. Il n’y avait pas non plus de place, et on a poursuivi jusqu’à Cambrils. Là, j’ai été opéré de la clavicule gauche et plâtré jusqu’à la taille, avec le bras plâtré jusqu’au cou. Je suis resté à Cambrils un mois et 12 jours. De là on m’a envoyé à l’hôpital de convalescence de La Puebla de Híjar.

Je ne pouvais rien faire avec mon bras gauche. À La Puebla de Híjar il y avait le Dépôt Général d’Intendance. Le docteur ZAMORANO, le docteur HUGUET et le chirurgien COLOMILLAS m’ont opéré à nouveau. Ils m’ont déclaré inapte pour le front à 75 %. Je me suis déplacé jusqu’à Híjar et j’ai expliqué mon cas à Antonio ORTIZ et Joaquín ASCASO. Au lieu de me renvoyer à la maison, ils m’ont nommé chef du Dépôt d’Intendance à La Puebla de Híjar. Plus tard le lieutenant Alfredo CREUS MONTAL est arrivé. Nous sommes restés là jusqu’au retrait du front d’Aragon des forces républicaines. Tout était militarisé par décret du Chef du Gouvernement Largo Caballero.

Le 12ème Corps fut dissout : le 6 avril 1938 j’ai été nommé chef du Dépôt d’Intendance de Vendrell. Le 6 mai j’ai reçu l’ordre d’incorporer le 15ème Corps de l’Armée, 15ème Groupe des Troupes d’Intendance commandé par TAGÜEÑA, l’intendance étant dirigée par le Commandant PEREZ et le capitaine José LLOPIS. Lorsque nous avons traversé à nouveau l’Ebre en passant par Flix j’ai été nommé au Dépôt d’Intendance entre Flix et Ascó. Quelques jours après le lieutenant Adolfo CREUS MONTAL est arrivé. Nous sommes restés là-bas jusqu’au dernier retrait, allant d’un endroit à l’autre toujours sous le commandement du Lieutenant Colonel TAGÜEÑA. Nous sommes allés à La Granada, Villafranca del Penedés, Barcelona, Cap de Creus, Figueras, Port la Selva, Llançá. Le 10 février 1939 nous passions la frontière par Port-Bou et Cerbère.

Les policiers nous ont désarmés à la frontière et nous ont conduits au camp d’internement de Saint Cyprien, dans les Pyrénées Orientales. De là, au mois de juin, ils nous ont transférés au Camp de Barcarès. Au mois de décembre 1939, on nous a ramenés à Saint Cyprien. Le 2 janvier 1940 on nous a envoyés au Camp d’Argelès. Le 4 janvier 1940, je suis sorti avec 52 autres pour travailler comme mineur à Decazeville.

Maintenant expliquons comment les Français nous ont reçus lorsque nous avons passé la frontière. Les premiers jours ils nous ont donnés un pain et une boîte de conserve pour 25. Comme je savais parler le français et l’écrire un peu, j’ai demandé une entrevue avec le Commandant Chef du camp et le commissaire de police. Nous avons trouvé un accord pour pouvoir cuisiner. J’ai été nommé intendant du 16ème camp. A partir de ce jour nous donnions une soupe chaude deux fois par jour et du café pour le petit-déjeuner. Nous avons aussi organisé des groupes de charpentiers pour construire des baraques en bois, puisque nous vivions tous sur le sable, dans la neige et avec un vent fort et froid. Le 15 mai 1939 nous entrions dans les baraques : 70 dans chaque baraque, 80 centimètres d’espace pour chacun. Ils nous ont très mal traités : nous étions gardés par les Arabes et les noirs de l’armée coloniale française. Beaucoup d’entre nous ont pu partir au Mexique, le seul pays qui a admis les républicains espagnols.

Au mois de septembre, suite à l’occupation de la Pologne par l’armée allemande, la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne. Tous les Français jusqu’à l’âge de 60 ans ont été mobilisés et ils ont commencé à nous sortir des camps pour remplacer les Français dans l’industrie, les mines et dans l’agriculture. Moi et d’autres nous avions le passeport pour partir au Mexique. Les mineurs et les agriculteurs ont été réquisitionnés, et nous ne pouvions pas sortir du territoire français. Les militaires français ont organisé des compagnies de fortifications et les ont faits sortir des camps. On les habillait en soldat, on leur donnait par jour 50 centimes, un repas et un paquet de cigarette. Les mineurs et agriculteurs sortaient par groupes, ainsi que les travailleurs pour l’industrie nationale.

Selon la presse nous étions 500 000 à passer la frontière. Beaucoup sont morts dans les camps, surtout ceux qui avaient un certain âge. Ils n’ont pas pu résister au froid et aux mauvais traitements dont nous étions victimes. Les premiers mois dans les camps de concentration ont été meurtriers : nous n’avions pas d’eau potable. Ils installèrent quelques pompes, des lavabos sur le sable et nous buvions l’eau de mer qui nous donnait une diarrhée mortelle. Plus tard ils ont apporté des seaux d’eau pour boire et nous ont donné un litre d’eau par jour. Je suis sorti du camp le 4 janvier 1940, avec un groupe de 52 personnes pour travailler dans les mines de charbon à Decazeville.

Ma femme avec le garçon et la fille étaient dans un refuge de femmes et d’enfants dans le département du Gers, à Masseube. Le 7 avril 1940, je réussissais à les faire venir avec moi à Decazeville. Nous étions contrôlés par le 412ème Groupement des Travailleurs Etrangers. Nous ne pouvions pas sortir du village sans un sauf-conduit délivré par le Groupement.

En juin 1940 les Allemands ont vaincu l’armée française et ont occupé militairement les trois-quarts du territoire. Les Français, la police et les gendarmes se sont comportés avec nous pire que les Allemands. Tout a été rationné sauf le travail, puisque nous travaillions 9 h par jour et pendant des mois, les dimanches aussi et avec peu de nourriture. Pendant plusieurs jours j’allais au travail avec quelques pommes de terre cuites à l’eau. Les français nous menaçaient : « Si tu ne produis pas plus nous t’envoyons en Allemagne ». La majeure partie des Espagnols réfugiés qui furent envoyés en Allemagne par les autorités françaises ont péri là-bas, puisqu’elles les envoyaient en tant « qu’indésirables ». Selon la presse et toutes les données statistiques, plus de 12000 républicains ont péri en Allemagne [4].

En France, la résistance contre l’occupation allemande s’organisa. Les premiers à la rejoindre ont été les républicains espagnols. Les communistes espagnols ont fait bande à part avec les communistes français, et ils nous ont dénoncés comme étant des agents au service du capitalisme international. Ils ont aussi assassiné plusieurs personnes, surtout des socialistes, des syndicalistes de l’UGT et de la CNT parce que nous ne voulions pas nous mettre sous la bannière de la dictature rouge de Moscou, représentée en France par le Parti Communiste de Maurice Thorez.

À Decazeville, ils assassinèrent le chef du Groupe des Travailleurs Etrangers, Francisco RODRIGUEZ BARIDO. Une nuit ils ont enlevé sept cénétistes pour les assassiner. Quand ils sont allés chercher le secrétaire du Partido Socialista Obrero Español, Juan ALVAREZ RAMOS pour l’assassiner, ce dernier a sauté par la fenêtre du 3ème étage d’où il dormait. On lui a tiré une rafale de mitraillette, seule une balle lui a fait une petite blessure à la tête sans gravité. En sautant il s’est fracturé 2 cotes, les fils de la ligne électrique ont amorti sa chute. Il a marché jusqu’à la maison de campagne où vivait ESPINA. De là-bas on l’a emmené à l’hôpital, protégé par les policiers français. Il a été soigné et on l’a gardé trois semaines à l’hôpital. Le jour suivant au matin, nous avons déclaré la grève à Decazeville, tout le monde nous a suivi sauf les chefs communistes.

Une délégation de quatre personnes, deux socialistes et deux de la C.N.T s’est rendue à Rodez pour un entretien avec le Préfet, Gouverneur de Province. Celui-ci leur a promis qu’il se chargeait de trouver les sept détenus de la C.N.T et de les ramener à Decazeville où ils avaient été arrêtés. Le jour suivant, dans l’après-midi, on a ramené les détenus et nous avons demandé un sauf-conduit pour tous ceux qui n’appartenaient pas au Parti Communiste Espagnol pour nous rendre là où se trouvaient les Américains et toutes les forces alliées contre les Allemands et les Italiens. Le gouverneur nous a refusé le sauf-conduit, et nous a promis que lui-même nous garantissait que personne ne s’en prendrait à nous. Alors nous sommes retournés au travail. Dans la liste remise au Parti Communiste Français et au Gouverneur il ya avait les noms de 119 personnes de l’U.G.T et de la C.N.T, du P.S.O.E et quelques Républicains dans laquelle les communistes espagnols et français nous dénonçaient comme des saboteurs au service du capitalisme international.

En janvier 1943, quand les communistes espagnols ont organisé la dite Unión Nacional Española (UNE) pour libérer l’Espagne du fascisme, ils nous ont invité à en faire partie. Nous avons refusé pour les motifs suivants. Dans la conférence de Yalta, ROOSEVELT, STALINE et Winston CHURCHILL se sont partagé l’Europe, qui était de moins en moins sous influence anglaise. Seuls les Américains et les Russes contrôlaient désormùais l’Europe pour en finir avec le fascisme. L’Espagne est restée en dehors de cette zone d’influence. C’est ainsi que la majeure partie des fascistes européens ont pu s’y réfugier, et ont pu gagner les pays d’Amérique de langue espagnole, sauf le Mexique puisque ce dernier n’a jamais reconnu le gouvernement de Franco. Les Alliés ne nous ont pas aidés à renverser le régime fasciste. Dans ces conditions nous étions persuadés qu’avec neuf mille hommes que comptait la célèbre Unión Nacional, équipés de mitraillettes et de quelques mortiers et mitrailleuses, sans tanks, artillerie, ni aviation, nous serions seulement de la chair à canon pour les franquistes. La suite nous a donné raison : quand ceux de la UNE ont tenté de franchir la frontière, beaucoup ont péri, d’autres ont été faits prisonniers sauf les chefs qui se sont réfugiés à nouveau en France, et ont été désarmés par les autorités françaises.

La Unión Nacional a été dissoute. Les responsables ont disparu de Decazeville. La libération de la France et de Paris en octobre 1944 a entraîné la normalisation de l’ordre public. Les premières forces intervenantes pour libérer Paris, la Division Leclerc, étaient composées en majeure partie de réfugiés espagnols, surtout de la C.N.T. 90% des tués dans la libération de Paris étaient des Espagnols réfugiés, enrôlés dans les Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I).

La plus grande partie des communistes étaient dans les F.T.P, ennemis de la F.F.I puisqu’ils n’arrivaient pas à les contrôler. À Decazeville, à l’Hôtel Moderne, en 1943 furent créés les F.F.I. Leurs chefs étaient : VALZERGUES, commandant, JEAN RAMADIER, lieutenant, CASALOT, capitaine, le colonel CHIVAL et l’envoyé du Gouvernement Provisoire de Libération présidé par Charles de GAULLE, Gaston MOUNERVILLE.

Avec l’U.G.T et la C.N.T nous composions deux compagnies de 100 hommes chacune : 100 étaient armés et 100 ne l’étaient pas. Rapidement nous avons formé le Bataillon Libertad du Lot [5] sous le commandement de SANTOS. 90 % de la C.N.T étaient dans l’Aveyron. Le chef était Ángel ARANSAEZ, délégué du Nord pour le recrutement et l’incorporation dans les F.F.I. : Francisco RECHE, Juan LOPEZ, Emilio GERVAS, José BLAYA, Jordán JIMENEZ, José MARCO. Nous faisions tous partie de l’Etat Major des F.F.I espagnols de l’Aveyron. Le premier chef du maquis français, Jean MOULIN fut assassiné par la gestapo allemande, on ne sait pas encore qui l’a dénoncé. On a dit que c’était les communistes. Il fut remplacé par Georges BIDAN. Celui-ci était le seul chef des Forces de Libération de France et ils ne sympathisèrent pas avec les communistes.

J’ai pris ma retraite le 1er mai 1960. De 1947 à 1977 j’ai écrit d’abord dans España Libre et ensuite à partir de 1960 dans Espoir, contre toute forme de dictature : la dictature du franquisme, la dictature rouge du communisme soviétique.

Additif de Nene sur son oncle José RECHE

Le frère de mon père c’est-à dire mon oncle José a été emprisonné et condamné à 25 ans de prison pour les motifs suivants :
Cinq ans par la faute de mes grands-parents qui ont mis au monde un enfant communiste (ce qui était faux puisque le prisonnier qui suivait mon oncle lui avait mis sa carte de parti communiste dans sa poche sans qu’il ne s’en rende compte).
Cinq ans pour avoir appartenu à l’Armée républicaine.
Dix ans à cause de mon père « El Cananas » pour être un renégat.
Cinq ans par la faute de mon oncle Cristóbal, l’autre frère de mon père, qui étant tuberculeux n’a pas pu défendre sa patrie avec Franco.

Il a été incarcéré à la prison San Miguel de los Reyes de Valence, et il s’est consacré à la carrière de médecin. Il est sorti en liberté provisoire et surveillée le premier janvier 1957.
Mon oncle devait pointer tous les jours dans les locaux de la Garde civile de Verneda, près de Barcelone, à neuf heure du matin et à sept heure du soir.
Il est mort pendant l’année 1964 des suites des passages à tabac qu’il avait reçus en prison ; d’après ce qu’il me disait, les coups étaient si violents que la peau de son corps se décollait.

Ainsi pour mon anniversaire, le jour de mes quinze ans le 10 juillet 1957, mon père a eu la folle idée de m’envoyer à Barcelone pour rencontrer mon oncle José. En réalité je ne connaissais aucun membre de ma famille. Les seuls à fuir l’Espagne avaient été mes parents, mes frères et ma sœur, le reste de la famille était resté en Andalousie.

Je suis allé voir mon ami « el Maño » qui vivait dans la même maison car ses oncles possédaient une usine de carton d’emballage à l’Hospitalet de Llobregat. Après avoir contacté ses oncles, avec mon meilleur ami Juan el Maño nous avons pris le train pour Barcelone.
En arrivant à la gare Del Norte à Barcelone nous avons vu un homme avec une pancarte « Juan Cerrezuela ». C’était l’oncle de mon ami, ils ne se connaissaient pas. Ensuite nous avons vu apparaître un autre monsieur avec une autre pancarte « José Reche ». Je me suis dit que cela devait être surement mon oncle, et en effet c’était bien mon oncle José. Quand il m’a pris dans ses bras, trois Gardes civils se sont approchés avec leurs tricornes noirs. Alors nous sommes partis avec les Gardes à leur caserne de Verneda. Là-bas, ils m’ont enregistré, ont vidé ma petite valise et ont commencé à poser quantité de questions sur mon père. J’ai fait l’idiot en disant que je comprenais que dalle le castillan.

Une fois l’interrogatoire fini, nous sommes partis à pied chez mon oncle. En arrivant il m’a demandé de lui remettre mes chaussures. À l’aide d’un tournevis, il a démonté les semelles de mes godillots – godillots que nous offrait l’entreprise de mon père c’est-à-dire les mines de charbons « La Compagnie ». C’était des chaussures en cuir épais avec la semelle pleine de clous et le bout en fer.
Dans les semelles, mon père avait caché des faux papiers et une liasse de billets destinés à mon oncle et ma tante pour qu’ils puissent fuir en France.

Mon père avait payé un passeur pour que mon oncle et ma tante passent la frontière clandestinement. Il avait prévu que mon oncle et ma tante m’accompagnent jusqu’à Portbou et Cerbère, parce que j’étais jeune et un peu fragile selon mon père. À Portbou le passeur devait les prendre en charge et moi je poursuivais mon voyage tout seul en France. Mais ma tante a eu peur : si les tricornes les arrêtaient, ils fusilleraient mon oncle. Alors ce dernier m’a rendu le paquet d’argent que mon père lui avait envoyé dans mes chaussures, et moi j’avais l’impression d’être l’homme le plus riche de la planète. Je cachai la liasse de billets dans mon caleçon attachée avec une épingle à nourrice.
Le plus drôle dans cette histoire c’est que mon oncle José m’avait acheté au Corte Inglès une paire de chaussures flambant neuves en échange de mes godillots, et je faisais le fier avec ces chaussures.

Traduction et notes : les Giménologues

Notes :

[1Pour en savoir plus sur l’impact de cette entreprise dans le mouvement social : https://es.wikipedia.org/wiki/Huelga_de_La_Canadiense

[2Nous n’avons pas trouvé trace de ce fait dans nos recherches occasionnées par la publication de A Zaragoza o al charco ! Aragon 1936-1938. récit de protagonistes libertaires  : http://gimenologues.org/spip.php?rubrique51

[3Il s’agit d’Albalate del Arzobispo, « rebaptisée » par les anarchistes.

[4Voir notre rubrique sur les « Etrangers indésirables » : http://gimenologues.org/spip.php?rubrique42




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