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Les Gimenologues
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A la recherche d’Abel
de Alberto Jiménez Puente Málaga, Septembre 2022

Alberto est le petit-fils d’Isaac Puente. Merci à lui et aux amis des Pepitas de Calabaza de nous avoir autorisés à faire connaître ce texte.

Dans ce texte qu’il a envoyé aux Pepitas de Calabaza – éditeurs de " Isaac Puente. Un médico rural"* – Alberto raconte comment il a réussi à retrouver une biographie inédite de son grand-père, rédigée par l’un de ses amis : Abel Ramírez Romeo, né dans un village de La Rioja en 1917.
Sa famille déménagea ensuite à Vitoria, et Abel se lia à Isaac. Après la guerre, il s’exila en France et c’est là, dans les années 1980, qu’il commença à écrire la biographie de son ami Isaac. Mais il décéda en 1995 sans l’avoir publiée.
La quête d’Alberto est très touchante, et nous saluons une fois de plus le rôle précieux que joua Sara Berenguer dans la mise à l’abri et l’archivage de documents du mouvement libertaire, dont celui-là.

Nou attendons avec curiosité la publication de
« Doctor Isaac Puente. Biografía, ideario y polémica », par Abel Ramírez et Sara Berenguer, précédé d’une préface de Fabián Moro.
Les Giménologues, 3 décembre 2022.
* Voir http://gimenologues.org/spip.php?article1009

Traduction française de : À LA RECHERCHE D’ABEL

Mon grand-père Isaac est né en 1896 et a été assassiné en 1936. C’était un médecin de campagne connu à son époque pour son travail de diffusion de la médecine sociale, du naturisme, du planning familial et d’autres doctrines en vogue chez les progressistes des années 1920 et 1930. C’était un anarchiste, et il s’était tellement engagé dans la diffusion de ses idées qu’il essaya de mettre en pratique qu’il a connu plusieurs fois les prisons de la République, et qu’il finit comme « disparu » victime des fascistes au début de la guerre civile.
Je ne peux pas déplorer que mon grand-père soit tombé dans l’oubli. En 1996, lors du centenaire de sa naissance, le village où il avait exercé sa profession – Maestu, près de Vitoria – a organisé un hommage et a donné son nom à une place. Nous étions présents ses deux filles et le reste de la famille. La blessure n’a pas guéri, mais elle s’est atténuée. En outre, plusieurs biographies et compilations de ses textes ont été publiées, grâce auxquelles j’ai rencontré des personnes de tous âges qui, non seulement connaissent sa personne, mais ont également de l’admiration pour elle.

Abel Ramírez Romeo est né dans un village de La Rioja en 1917. Sa famille a déménagé à Vitoria, et il faisait partie du cercle de jeunes gens qui entouraient Isaac. Après la guerre, il s’est exilé en France et c’est là, dans les années 1980, qu’il a commencé à écrire la biographie de mon grand-père. Son travail a donc la particularité d’être écrit par quelqu’un qui le connaissait personnellement. Dans les années 80 et 90, Abel téléphonait souvent de Drancy (près de Paris) à ma mère à Málaga pour lui faire part de l’avancement de ses travaux. Il lui a écrit une multitude de lettres et de cartes postales, demandant des détails parfois insignifiants sur le passé. Au début des années 80, je collectionnais encore les timbres, et l’abondance de ma collection provenant de France montre la constance de la correspondance d’Abel.

Abel avait une écriture caractéristique car les R étaient des majuscules même s’il écrivait en minuscules. Voici un bon exemple du type de découverte qu’il a faite : à côté d’une photo d’Abel avec un homme portant un béret, il indique : « À CiRueña, avec le fils de MR Gabino VILLADA, propriétaiRe de la maison dans laquelle Isaac vivait avec sa sœuR Mª del SocoRRo ». Cette manière d’écrire faisait que ma mère ne prenait pas Abel très au sérieux.

Ma mère est décédée en 2010, et au cours de ses dernières années, elle s’est débarrassée d’une grande partie des papiers qu’elle avait chez elle, y compris la plupart des lettres et cartes postales d’Abel. Il ne restait de son père que les livres de médecine, certains originaux de ses publications, et une boîte d’archives avec des lettres et des photocopies qui avaient été sauvées de la purge maternelle, après avoir été sauvées de la purge de juillet 1936 que mes grands-parents avait dû opérer à la hâte. Je ne sais pas dans quelle mesure cette façon de détruire avant qu’il ne soit trop tard était restée dans le subconscient de ma mère.

Il y a quelques années, j’ai vu un documentaire fascinant sur youtube : « El último abrazo » (La dernière étreinte), où l’on suit la recherche biographique d’une série de personnages, dans lequel, comme très souvent, la réalité dépasse la fiction. Ce documentaire m’a rappelé Abel, dont nous avions cessé d’entendre parler il y a de nombreuses années. Que je sache, il n’avait pas réussi à publier la biographie à laquelle il s’était consacré. Google m’a fourni l’information qu’il était décédé en 1995, et que la biographie n’avait pas été éditée.

En 2019, grâce à notre ami Juan qui y travaille, nous avons eu l’occasion de visiter la Fondation Anselmo Lorenzo, où la CNT conserve sa mémoire historique. Ce fut un après-midi non seulement excitant mais aussi accablant de voir ces centaines de boîtes pleines d’informations et d’histoires conservées dans un bâtiment industriel. Vu de l’extérieur, personne ne peut imaginer ce qu’il contient. Bien sûr, j’ai demandé à Juan si le manuscrit d’Abel pouvait s’y trouver, et il m’a répondu que ce n’était probablement pas le cas. J’ai également écrit sans succès aux auteurs de ses biographies, à l’Association Isaac Puente, toujours active à Vitoria, à l’office de tourisme de la ville où Abel est né, à la CNT du district de France où il a vécu, au centre de documentation anarchiste de Marseille et quelques autres endroits.

En juin 2022, notre ami Francis, qui résidait en France depuis des années, est venu vivre à Málaga. Cela nous a donné l’occasion d’essayer une nouvelle stratégie : comme l’annuaire français est sur internet et que Francis avait un téléphone portable français, nous avons essayé d’appeler des personnes portant le nom de famille « Ramírez » vivant dans la région de Drancy, ou des « Abel Ramírez » d’une autre région, pour leur demander s’ils étaient des descendants d’Abel. La seule conclusion fut que les Français n’ont pas l’habitude de décrocher le téléphone ou de répondre aux messages laissés sur le répondeur, facebook ou wasap.

Par un ennuyeux après-midi de juillet 2022, j’ai fouillé dans la boîte d’archives de mon grand-père. Je me suis souvenu qu’il contenait le prologue de la biographie rédigée par Fabián Moro, un compagnon d’Abel, et que ce dernier l’avait envoyé à ma mère en guise d’avance. Mais cette fois-ci je suis tombé sur un détail que je n’avais pas remarqué auparavant : on mentionnait la collaboration de « Sara Guillén ». Après une simple recherche sur internet, j’ai découvert qu’il s’agissait de « Sara Berenguer », une anarchiste également exilée en France, décédée en 2010, sur laquelle on trouve d’abondantes informations sur le web, y compris des interviews vidéo et des références aux éditions de ses livres.

Toutes les références à Sara se trouvaient sur des pages de la CGT (issue d’une scission de la CNT dans les années 1980). J’ai soudain réalisé qu’une partie du territoire était encore inexplorée. La CGT possède son centre de documentation historique, la Fondation Salvador Seguí. J’ai alors j’ai écrit un e-mail à Rafael Maestre, l’un des responsables de son siège à Valence, et une référence sur l’histoire des anarchistes exilés en France. Quelques semaines plus tard, j’ai reçu cette réponse de Rafael.
J’étais fébrile en la lisant.
Bonjour, Alberto.
Désolé d’avoir mis tant de temps à t’écrire, mais je n’étais pas à Valence et, avant de te répondre, je voulais vérifier dans les archives. Je vais te donner de bonnes nouvelles. Dans la documentation que Sara Berenguer a donnée à la FSS de Valence il y a un texte dactylographié de 223 pages intitulé « Doctor Isaac Puente. Biografía, ideario y polémica », signé par Abel Ramírez et Sara Berenguer. Il est précédé d’une préface de Fabián Moro. Les illustrations de la couverture et une autre à l’intérieur sont de Guillember (Jesús Guillén Bertolín, le compagnon de Sara). Quant au contenu, il comporte quatre chapitres, une bibliographie et, en plus de la biographie de Puente, il y a une sélection de ses articles copiés de Estudios, la Soli, CNT... L’intérieur contient des photos et des documents. Le texte est façonné de manière artisanale (percé de 2 trous et le tout relié par une ficelle), pour être envoyé chez un éditeur en vue de sa publication... J’ai également trouvé une lettre d’Abel Ramírez, adressée à Sara, datée du 24 octobre 1992 (15, rue Léon Bernard 93700 DRANCY).
Si cela t’intéresse, je peux apporter le texte chez un reprographe pour en faire une copie...
Salut
Rafa

Le colis est arrivé à la mi-septembre 2022. Curieusement, je cherchais le texte d’Abel et ce qui est arrivé était signé par Abel Ramírez et Sara Berenguer. Dans les « lignes préliminaires » écrites par elle en 1996, alors qu’il était déjà décédé, Sara explique qu’Abel lui a apporté une boîte pleine de papiers, et qu’elle s’est chargée de les mettre en ordre. Je pense que le résultat final doit être un mélange de son dynamisme à lui et de son approche systématique à elle. Le texte est dactylographié et numéroté à la main, je ne cesse de m’étonner de la façon dont on pouvait classer autant d’informations à une époque où il n’y avait pas d’ordinateurs.

Le résultat est un mélange hétérogène et inégal : tantôt il s’agit d’une biographie d’Isaac, tantôt d’Abel lui-même. Il y a des descriptions sociologiques de la Alava de l’époque, et de la situation politique nationale. En particulier, sont décrits de manière détaillée le soulèvement militaire de 1936 à Vitoria, contre lequel résista directement Abel, et les assassinats de prisonniers les semaines suivantes. À la suite sont rassemblés une douzaine d’articles d’Isaac sur divers sujets, dont certains apparaissent dans des biographies ultérieures. Je note que le prologue de Fabián Moro, dont je possède l’original de 18 pages, a été réduit à 2 pages dans la version finale.

Les lignes d’introduction de Sara mentionnent Bruno, le fils d’Abel, qui, dit-on, aimait voyager avec son père à San Vicente de la Sonsierra, son village natal. En utilisant cette information sur le web, j’ai trouvé son nom complet grâce à des démarches administratives ; mais je ne trouve pas d’autres informations le concernant depuis 2014. Google Earth montre que l’ancienne adresse d’Abel est une maison individuelle, et l’annuaire téléphonique indique qu’à cette adresse vit quelqu’un au nom arabe.
J’attends toujours de pouvoir communiquer avec la famille d’Abel sur le cours de cette histoire.
Alberto Jiménez Puente
Málaga, Septiembre 2022

Traduction : Jackie, giménologue.

On peut lire sur ce site un entretien donné par Alberto à l’occasion de la réédition en 2019 par Piedra Papel Libros de "Alpinismo" (texte d’isaac de 1925) :
https://www.revistainua.com/alpinismo-de-isaac-puente/