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Pour le bien de la Révolution.
dimanche 16 juillet 2006

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Le CIRA de Lausanne publie le journal de deux Miliciens suisses : Albert Minnig et Edi Gmür. Préface de Marianne Enckell.

Le livre, 144 p., ill., est distribué en France par l’Atelier de Création Libertaire, BP 1186, 69202 Lyon. Cedex 01, 10 euros. En Suisse et ailleurs, par le CIRA, Beaumont 24, 1012 Lausanne, 15 francs (ou 10 euros), compte de chèques 12-17750-1 depuis la Suisse, sinon en billets sous enveloppe (pas de chèque).

Préface.

A las barricadas, por el triunfo de la Confederación

La révolution espagnole de 1936, malgré ses suites tragiques, est sans doute le plus beau chapitre de l’histoire de l’anarchisme. Pendant plusieurs mois, ouvriers et paysans ont vécu le communisme libertaire dans les usines et les villages, dans les milices, dans les familles, dans les services publics ; des dizaines de milliers de femmes ont participé à l’organisation des Femmes Libres. Mais ils devaient aussi faire la guerre pour défendre la nouvelle société qu’ils créaient.

La confédération syndicale CNT, fondée en 1911, avait mis toutes ses forces dans l’éducation du peuple, la pratique de l’organisation et la préparation de l’insurrection. Avec la Fédération anarchiste FAI, des tentatives révolutionnaires sont lancées dès la prise du pouvoir par le Front populaire, en 1931, dans plusieurs régions du pays : constitution de collectivités dans les villages, assauts contre les casernes et les mairies, qui renforcent l’enthousiasme populaire mais suscitent une répression démesurée. En juillet 1936, les anarchistes sont toutefois prêts à riposter au coup d’État du général Franco et montent « aux barricades, pour le triomphe de la Confédération », entonnant l’hymne de la CNT : le mouvement des collectivisations démarre aussitôt, en même temps que la constitution de milices qui vont repousser pendant des mois l’avancée des troupes franquistes. L’expropriation et la collectivisation des terres, l’autogestion des usines ne se font pas pour défendre le gouvernement de Front populaire mais pour réaliser une révolution. Pendant quelques mois, l’État républicain n’existe que sur le papier.

La solidarité des compagnons étrangers est immédiate ; des centaines de militants français, italiens, allemands, argentins, suisses quittent leur travail dès le mois d’août 1936 pour aller se battre en Espagne contre le fascisme et pour la révolution sociale. Certains forment leurs propres sections, comme la Section italienne intégrée à la Columna Francisco Ascaso, le groupe francophone de la colonne Los Aguiluchos de la FAI ou le Groupe international de la colonne Durruti. Vingt-cinq anarchistes chinois arrivent jusqu’à Marseille avant de devoir rebrousser chemin, faute de papiers. Des camions de vivres et de vêtements, sous lesquels sont souvent dissimulées des armes, cahotent à travers les Pyrénées et passent la frontière sous les vivats. Bien différente est l’attitude des démocraties européennes et de la gauche socialiste et communiste, qui craignent la généralisation de la guerre et la victoire de la révolution et adoptent une politique de non-intervention. Elles ouvrent ainsi la porte à l’appui massif de Mussolini et d’Hitler aux fascistes espagnols : ils leur envoient troupes, avions et armement lourd. Ce n’est qu’en octobre 1936 que l’URSS change de tactique et encourage la constitution des Brigades internationales, sévèrement encadrées, dont une des missions sera de briser l’élan révolutionnaire du peuple au profit de la guerre.

Les fronts se sont multipliés ainsi que les victimes, les milices anarchistes manquent d’armes et de munitions, les usines collectivisées improvisent véhicules blindés et obus. Peu à peu, l’industrie tout entière devient industrie de guerre ou d’arrière-garde, et « la guerre dévore la révolution », comme l’écrit alors le libertaire français Pierre Ganivet. Dans son isolement, jugeant prioritaire la défense du front antifasciste, la CNT prend en septembre déjà la décision discutable d’entrer dans le gouvernement de Largo Caballero, puis d’accepter du bout des lèvres la militarisation des milices. Place est ainsi faite aux staliniens pour s’arroger la direction de la guerre. En mai 1937, ils s’attaquent de front aux anarchistes et au POUM à Barcelone, emprisonnant des centaines de militants soupçonnés de trotskisme ou d’anarchisme, en assassinant d’autres comme Camillo Berneri qui avait été un des plus fiers critiques de la participation de la CNT au gouvernement. Cette dernière, prise entre deux feux, ne sait qu’appeler au calme.

Les collectivités de Catalogne et d’Aragon seront bientôt reprises en main, celles du Levant tiendront encore plusieurs mois. En février 1939, Barcelone est prise par les troupes franquistes, en mars c’est au tour de Madrid. Des milliers d’anarchistes et de républicains sont massacrés ou emprisonnés, des centaines de milliers prennent la route de l’exil et vont se trouver confinés dans des camps établis à la hâte sur les plages françaises de Méditerranée.

La position de la Suisse

Les premières informations envoyées d’Espagne sont enthousiastes. Domenico Ludovici, Italien immigré en Suisse depuis 1907 et collaborateur du Réveil anarchiste de Genève, écrit de Barcelone le 6 août : « On vit en plein enthousiasme. Ici, si ce n’est pas l’anarchisme pur, nos camarades espagnols nous ont montré que l’on peut vivre sans patrons… Je vis des heures d’intense émotion et il me semble avoir encore vingt ans. C’était mon rêve, la révolution a été l’aspiration de ma vie tout entière. Ici nous la vivons sur le plan moral et matériel ; que demander de plus à un militant ? »

Giuseppe Ruozzi, correspondant du journal anarchiste genevois depuis janvier 1936, note le 22 août, sous le pseudonyme de Tranquillo : « La révolution espagnole actuelle poursuit la série des révolutions entamée avec celle de 1789. » Un fil rouge courrait donc de la Révolution française à la Révolution espagnole, passant par la Commune de Paris et la Révolution russe, aujourd’hui dégénérée en un État autoritaire dirigé par une nouvelle classe. Les anarchistes de Suisse s’organisent avec une grande énergie. Leur enthousiasme se comprend aisément : leurs organisations, liquidées par le fascisme dans plusieurs pays, continuent de se développer en Espagne de manière exceptionnelle.

Le 7 août 1936, au Victoria Hall de Genève se tient un meeting du Comité d’aide au peuple espagnol. Devant 1500 personnes, le typographe tessinois Louis Bertoni, rédacteur du Réveil/Risveglio, exalte la révolution espagnole et demande la solidarité des classes opprimées. D’autres réunions se tiennent sans cesse, récoltent plus de 10 000 francs ; un groupe d’anarchistes se charge des liens avec l’Espagne, de la divulgation d’information, de l’envoi de matériel, d’armes et de volontaires. L’Association des Amis de l’Espagne républicaine multiplie meetings de propagande et soutien matériel. Les contacts avec l’Espagne sont directs. Certains, comme l’anarchiste Auguste Cornu ou le médecin socialiste André Oltramare (ancien conseiller d’État à Genève), se rendent en Espagne en septembre ; Octave Heger et Adrien Buffat, des anarchistes de la FOBB lausannoise, y seront en octobre, suivis de près par d’autres syndicalistes, les Valaisans Léonce Meizoz et Fernand Fellay, les Genevois Lucien Tronchet et Louis Bertoni. Ce dernier parle dans un meeting à Barcelone avec d’autres anarchistes connus, Emma Goldman, Sébastien Faure, Camillo Berneri. Des groupes de femmes tricotent et envoient des vêtements et des vivres aux compagnons partis pour le front ; Lucien Tronchet, secrétaire de la FOBB genevoise, est chargé par l’Office ibérique d’expansion économique de jumeler les coopératives agricoles espagnoles avec les coopératives de consommation en Suisse ; il fournit aussi des fraiseuses et ajusteuses aux usines de Catalogne. Déjà au début d’août 1936, la presse suisse se lamente sur les pertes financières subies en raison des collectivisations de Catalogne, de l’Aragon et du Levant. Des cars partent chercher ou aider le millier de Suisses qui résident en Espagne. Le 14 août, le Conseil fédéral publie un décret interdisant l’enrôlement de Suisses dans la guerre d’Espagne ainsi que toute forme de solidarité. Le 3 novembre, un autre décret ordonne aux PTT de confisquer « journaux, écrits ou autre matériel de propagande importé en Suisse à caractère communiste ou anarchiste, antimilitariste ou antireligieux ».

Le 23 novembre 1936, Louis Bertoni reçoit un courrier du procureur général de la Confédération : on le menace d’inculpation s’il continue sa série de conférences. La répression s’alourdit en 1937. Des militants communistes sont emprisonnés sous l’accusation d’avoir organisé l’envoi de volontaires, des manifestations publiques sont interdites, comme le 1er mai 1937 à Genève où 150 policiers en armes confisquent de force un autocar portant les couleurs de la CNT-FAI. La censure de journaux, la saisie de tracts, la violation du secret postal et télégraphique, les menaces contre les subversifs étrangers deviennent quotidiennes. Le 4 janvier 1938, le compte de chèques postaux du Réveil anarchiste est bloqué par les autorités et le restera jusqu’en mars 1939, à la fin de la guerre d’Espagne.

Miliciens, oui, soldats, non !

Albert Minnig militait depuis son adolescence dans le mouvement anarchiste. En compagnie de deux camarades, il part pour l’Espagne en août 1936. Sur le front d’Aragon, il combattra dans la section française des Aguiluchos de la FAI puis, en décembre 1936, dans la Prima Colonna italiana.

Edi Gmür, ouvrier puis marchand de légumes, sympathisant communiste, part de Zurich à Noël 1936 avec trois amis dans une voiture louée. Ils sont incorporés dans la « centurie allemande », contrôlée par le groupe Deutsche Anarcho-Syndikalisten, du Groupe international de la colonne Durruti, échappant donc aux Brigades internationales.

Quelque 800 Suisses sont volontaires en Espagne, ils rejoignent les colonnes libertaires ou les Brigades internationales : la plupart d’entre eux ont été recensés récemment, par Peter Huber et Nic Ulmi, sur la base de leurs dossiers militaires ou des archives soviétiques. On rencontrera plusieurs d’entre eux dans les pages qui suivent.

Barcelone, juillet 37.
Waldemar Krafft, Zita Gmür-Schulz, Edi Gmür.

Ni Albert Minnig ni Edi Gmür ne sont des intellectuels ; leurs témoignages constituent une chronique tragique de la révolution et de la guerre où ils racontent, parfois avec ingénuité, les premiers jours à Barcelone, les premières expériences au front, les difficultés d’approvisionnement sur le front d’Aragon, les débats sur la militarisation des colonnes, l’instauration du contrôle étatique par les staliniens espagnols et étrangers avec l’aide de l’Union soviétique, l’opposition entre guerre classique et guerre révolutionnaire…

Au printemps 1937, peu avant les « faits de mai », Minnig démissionne de la milice, « car je ne tiens pas à être un légionnaire courbé sous des lois draconiennes ». Edi Gmür reste quant à lui le plus longtemps possible, malgré ses doutes : « Je me demande aussi pourquoi rester ici. On nous sabote des deux côtés, on ne sait pas ce qui nous arrivera à la prochaine attaque. On ne peut que penser qu’on veut détruire le Bataillon international », écrit-il le 30 juin, date à laquelle en principe tous les volontaires étrangers auraient dû avoir rejoint les Brigades internationales. « Chaque jour écrit Abert Minnig, de nouvelles restrictions viennent s’ajouter aux mauvaises conditions de notre vie d’hommes des cavernes, mais nous les supportons sans trop nous plaindre en nous disant : C’est pour le bien de la révolution. »

Marianne Enckell

 
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