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Du nouveau du côté de Bobini.
mercredi 23 mai 2007

popularité : 28%
Lors d’une présentation à Lyon, les Giménologues ont rencontré le 12 mai à la librairie de la Gryffe Juan López Carvajal, 93 ans, et son fils Hélios López. Ils nous ont gentiment communiqué les mémoires de Juan, inédites pour l’instant. Nous avons eu la surprise d’y trouver mention du capitaine Bobini évoqué par Antoine Gimenez dans ses Souvenirs (voir extraits ci-dessous). Grâce à Juan, nous avons pu enfin l’identifier : il s’agit de Jesús Cánovas Ortiz.
 
Voici quelques extraits des 
 
Mémoires de ma vie
Mémoires d’un ouvrier anarcho-syndicaliste
dans l’Espagne du XX ème siècle
Par Juan López Carvajal
1995
 
Juan Lopez 1939/40.
Portrait effectué par un camarade de camp.
Juan López Carvajal est né le 4 mars 1914 dans le hameau de Serena, commune de Bédar dans la province d’Alméria. La famille est "montée" à Barcelone en 1921. Juan travailla dans l’entreprise Tipografia Olimpia et s’affilia au Syndicat des Arts Graphiques, Papier, Carton et Assimilés. Il avait le numéro 83 d’adhérent du S.A.G.P.C.S. - CNT.
Après le 20 juillet 1936, son amie Pepita Laguarda (qui vivait dans le quartier Santa Eulalia, à Hospitalet) lui dit " A Pedralbes, dans la caserne Miguel Bakounine, se forme une colonne pour aller sur le front d’Aragon, et je me suis inscrite comme volontaire". Juan répondit : "si tu y vas, je vais avec toi". C’est ainsi qu’ils furent enregistrés dans le groupe 45, de la cinquième centurie de la colonne Francisco Ascaso, qui lors de la militarisation devint la 28 ème division. Direction : Huesca.
Juan survécut à la guerre civile et s’exila en France.
 
Arrivée en France, journal d’exil
 
« À 12 heure je passais la frontière par Le Perthus. De là jusqu’au village près du Boulou, de chaque côté de la route une file de soldats et gardes mobiles que nous criaient : "Allez, allez campo !
"
Après une longue marche, je ne rappelle plus où, on nous fit monter dans des camions et a la fin du jour nous arrivâmes à Elne.
La nuit venu nous campâmes à proximité du village. Notre lit : le sol ; notre toit : le ciel. Le lendemain, 10 févier [1939], nous entrâmes dans le camp de Saint Cyprien, sur la plage.
D’un côté, à l’est, nous avions la mer Méditerranée et de l’autre, au sud, ouest et nord nous étions entourés par des troupes sénégalaises, des spahis (cavalerie algérienne) et la Garde Mobile.
Sur place il n’y avait pas de baraques. Pour boire, pas d’eau potable. A quelques 20 mètres de la mer ils plantèrent un tube dans le sable avec une pompe ; c’était notre seule eau. Pour faire nos besoins il n’y ni avait pas de toilettes nous devions aller au bord de la mer. En ce lieu nous connûmes le célèbre vent qu’ils nomment ici "tramontane" et qui parfois dure plus d’une semaine.
Les premiers jours de notre séjour dans le camp, nous mangions avec le peu que nous avions pu amener d’Espagne : lentilles, riz, conserves, huile.
C’est ainsi que nous improvisâmes une cuisine avec trois pierres. La marmite ou casserole était une boite de conserve. Ce récipient nous le remplissions d ‘eau, sans graisse ni huile ni sel, et que nous mettions à bouillir. Pour faire du feu nous nous servions de sarments de vigne.
Le 8 mars : des informations arrivent d’Espagne sur la tentative des communistes et des amis de Negrin qui aurait tenté un coup d’Etat. L’opposition du colonel Casado et des autres forces républicaines et confédérales, entraîna une lutte fratricide.
Le 12 mars : par la presse, nous savons que les communistes, à Madrid, se rendent aux forces du Conseil de Défense National.
Les fascistes bombardèrent, avec l’artillerie, Madrid durant 11 heures.
Le 15 mars : Je me joins aux compagnons de la 26 ème Division (ex colonne Durruti). Entre autres camarades connus, sont Ginés Martínez (commandant), originaire des Jeunesses Libertaires de Las Corts et Jesús Cánovas Ortiz (capitaine), tous deux de Barcelone, ce dernier est surnommé "Bobini" dans les milieux confédéraux et est connu dans les festivals, comme comique.
Le 17 mars, l’Allemagne Nazie envahit la Tchécoslovaquie.
Le 25 mars, la Roumanie est obligée de céder aux prétentions nazies. Peu à peu, l’Allemagne devient maîtresse de l’Europe centrale.
Le 27 mars, un discours agressif est prononcé contre les démocraties par Mussolini.
Le 28 mars, Madrid se rend.
Premier avril, la guerre civile espagnole est terminée. Franco avec l’appui des mercenaires Marocains, la Légion Etrangère, trois divisions Italiennes, la Légion Condor nazie avec l’aviation, l’artillerie et les chars de combat et avec la complicité des lâches démocraties…a écrasé le peuple Espagnol.
 
 
(…)
 
Toujours à Saint Cyprien, les officiels de la République (espagnole) nous payèrent, en une seule fois, cent francs. Comme nous étions ensemble, plusieurs officiers de la 26 ème Division (ex colonne Durruti), parmi eux le commandant Ginés Martínez, des Jeunesses Libertaires de las Corts et Jesús Cánovas Ortiz (Bobini), capitaine et plusieurs soldats, nous rassemblons cet argent et durant plusieurs jours nous améliorons nos repas.
(…)
Aujourd’hui, 11 septembre [1941], commencent les vendanges, je travaille pour Marty et Rabol.
(…)
Pendant les vendanges nous avons connu une famille espagnole vers Marseille : Francisco Campillo, Maison Chiocca, vallon du Marinier, l’Estaque (Bouches du Rhône). Comme nous sommes sans papiers personnels (carte d’identité ou récépissé), nous allons à la Préfecture de Montpellier afin d’obtenir un "récépissé de non-travailleur". Sans ces documents il est dangereux de se déplacer hors de notre résidence habituelle.
Le 16 octobre, des rumeurs disent qu’à Marseille, le Consulat Général du Mexique, va ouvrir un Refuge pour héberger les réfugiés espagnols. Nous décidons de faire un voyage d’information au Consulat du Mexique de Marseille
(…)
En ce premier février 1941, les britanniques continuent d’avancer en Libye.
Le 24 je vais à Marseille pour récupérer mes nouveaux papiers. Je rend visite à mes amis Campillo et Cánovas, de l’Estaque, au vallon du Marinier qui m’invitent à manger.
(…)
Le premier octobre 1947 nous entreprenions le voyage vers Tours via Bordeaux, où nous sommes arrêté quelques heures pour saluer Jesús Cánovas (alias Bobini).
(…)
En novembre 1949, je reçus une lettre de Bordeaux, de l’ami Jesús Cánovas Ortiz. Il me dit qu’il est sans travail et me demande si je peux le recevoir chez nous jusqu’à ce qu’il trouve du travail.
Juan Lopez à 93 ans.

Avec cet ami nous avons partagé pendant huit mois dans les camps de Saint Cyprien (Pyrénées Orientales) et d’Agde (Hérault). A la maison, cet ami était traité comme s’il était de la famille. Il dormait à la cuisine et mangeait avec nous ; Josefina lui lavait les vêtements. Au bout d’un mois, sa femme et sa fille se présentèrent, ainsi avec deux pièces, nous étions cinq personnes.
Au bout de quelques jours, je leur dis que cette situation ne pouvait se prolonger et qu’il devaient chercher un logement. Passèrent les jours et la nouvelle année 1950 arriva.
A cette époque, Josefina était enceinte de huit mois et comme mon ami ne trouvait pas de location, j’insistais, en disant que cette situation était intenable et qu’il devait faire un effort afin de trouver. Finalement au début de février, ils trouvèrent un hôtel meublé et ils partirent de chez nous. »
 
Fin des extraits.

 
Extraits des Souvenirs de la guerre d’Espagne d’Antoine Gimenez : pages 187, 188 et 194 des Fils de la nuit. Passages concernant Bobini. Chapitres 37 et 39 sur ce site.
 
« C’était l’hiver et le théâtre des opérations s’était déplacé. Affecté comme agent de liaison auprès d’un bataillon en ligne, j’échappai à l’intégration que mes copains avaient subie aux Brigades. La bataille de Teruel battait son plein. Le secteur était calme et je passai mon temps à taquiner la muse et à me promener le long de nos positions en compagnie de Bobini, un jeune capitaine, artiste de music-hall qui avait gardé comme nom de guerre son nom de théâtre. Nous discutions à longueur de journée et, parfois, très tard dans la nuit sur les principes de base qui devraient régir notre société. Bobini résumait sa théorie en une phrase :
« Plus étendus sont nos droits, plus grands sont nos devoirs. Si j’ai le droit de consommer, j’ai le devoir de produire. »
Lorsqu’il parlait de son métier, il disait :
« Je suis un inutile, je chante, je dis des blagues, je fais rire. Mais notre monde est une jungle. Ceux qui produisent n’ont rien ou presque. Les oisifs, nobles, bourgeois, militaires ont tout ce qu’il y a de meilleur sur terre et moi, pour vivre, n’étant pas capable de leur prendre par la force ou par la ruse une part de leur superflu pour en faire mon nécessaire, je me suis fait leur bouffon. »
Parfois, il me parlait de ses enfants et des espoirs qu’il nourrissait pour eux. Il me disait :
« Je voudrais qu’ils puissent choisir, sans aucune contrainte économique, dans un monde sans corruption ni hypocrisie, où la liberté et l’égalité ne sont pas des mots vains, vides de sens, d’où l’ignorance serait exclue, où l’on pourrait être à la fois ingénieur et paysan, philosophe et mineur, docteur ès lettres et maçon, ou n’importe quoi d’autre selon les aptitudes et les capacités des individus. J’ai toujours horreur de la violence. Jamais je n’ai aimé me battre, et même dans ma jeunesse j’ai évité les bagarres ; pourtant aujourd’hui, je me bats dans la lutte mortelle contre les tenants du pouvoir, les privilégiés et leurs chiens de garde. Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que je n’en veux pas aux gars qui sont en face. Je me bats contre eux sans haine car ils ne font qu’obéir à leurs maîtres, à ceux qui les exploitent depuis toujours au nom d’un destin irréfutable et inhumain. »
Bobini avait la conviction que tous les partis politiques connus à l’époque étaient à la solde de la haute finance. Socialistes, républicains, libéraux, tous étaient dirigés par des bourgeois manipulés par les capitalistes internationaux ; même les communistes étaient prêts à se vendre. La preuve ? L’arrêt par Thorez du mouvement de juin 36 en France et le pacte de non-intervention en Espagne par Léon Blum.
Nous passâmes l’hiver sans anicroche. On se battait assez loin de nous mais nous ne fûmes pas appelés en renfort.
Les beaux jours du printemps me surprirent devant une plaine vallonnée et désertique où la compagnie de Bobini s’étirait sur près de deux kilomètres suivant la crête d’une suite de mamelons, et aussi loin que portait notre regard, même avec l’aide d’une paire de jumelles, on ne voyait signe de vie.
(…)Tout alla bien jusqu’au jour où Bobini reçut l’ordre d’envoyer une patrouille pour localiser les avant-postes ennemis. L’agent de liaison arriva tard dans la nuit. Nous partîmes vers une heure du matin d’un pas léger car nous savions que pendant les trois ou quatre premiers kilomètres on ne pouvait rencontrer rien d’autre qu’une autre patrouille.
(…)
Les derniers mois de la fin, pour moi, furent un vrai cauchemar. Nous étions jetés d’un point à un autre du front pour essayer d’arrêter la percée de l’ennemi qui nous débordait toujours par nos flancs, nous obligeant à nous retirer. Nous étions arrivés à un tel degré de désespoir que certains de mes camarades, plutôt que de reculer encore, préféraient s’accrocher au terrain et se faire tuer sur place. En plus, certaines rumeurs circulaient parmi nous et finissaient par nous démoraliser. Remontant le cours de l’Èbre, des unités de la brigade Líster avaient dissous les collectivités paysannes qui fonctionnaient encore après la disparition, voulue par le gouvernement Negrín, du Conseil d’Aragon, et cela quelques semaines avant le déclenchement de l’offensive ennemie. On disait aussi que les hommes de la F.A.I., de la C.N.T. et du P.O.U.M. qui passaient dans les secteurs tenus par Líster ou El Campesino, tous deux d’obédience communiste, étaient immanquablement fusillés.
(…)
En allant vers le nord, j’espérais rejoindre mon groupe. En effet, je retrouvai Pablo, Otto et un copain cubain. Tous les autres étaient partis pour Teruel. Pablo me donna une enveloppe que Mario lui avait remise pour moi. Elle contenait un cahier où mon ami répondait à une série de questions que je lui avais posées un soir. Mon départ précipité pour une mission de reconnaissance m’avait empêché d’écouter ses réponses. Depuis, nous ne nous étions plus rencontrés assez longtemps pour pouvoir discuter.
Quelques jours après, je retrouvai Bobini au bord du Segre, mais ce fut de courte durée : il était malade et fut évacué vers Barcelone. Le secteur paraissait calme : l’ennemi était assez loin de la rive du fleuve pour que nous puissions oublier, lorsque nous étions de garde, que la mort et la souffrance nous attendaient au coin du temps qui passait pendant que la guerre continuait.’
 
Fin des extraits.
 
 
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