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RETOUR SUR LA LETTRE DE SIMONE WEIL À BERNANOS
lundi 8 juin 2009

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Publiée en France dans la revue « Témoins » à l’automne1954

Barcelone 1936

Nous avons largement évoqué dans Les Fils de la Nuit [1] le séjour de cette philosophe française à Pina de Ebro en août 1936.
Après son retour en France, elle écrivit en 1938 une lettre à Georges Bernanos où elle évoquait l’histoire – devenue quelque peu emblématique du manque d’humanité de ses amis révolutionnaires – de ce jeune phalangiste fait prisonnier par le Groupe International le 22 août 1936, et exécuté sur décision de Durruti :

« J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. […]
« Combien d’histoires se pressent sous ma plume… […] en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt prisonnier, tout tremblant d’avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu’on l’avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une carte de phalangiste ; on l’envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé les beautés de l’idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s’enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l’avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l’enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l’enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n’a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l’aie apprise qu’après coup. »

Simone n’était pas présente lors de cet engagement car, blessée, elle avait été amenée le jour même à l’hôpital. L’information sur le jeune prisonnier, elle la tient de ses amis du Groupe International, Ridel et Carpentier, venus la visiter à l’hôpital en septembre 1936 :

« La présentation des incidents, faits et événements correspond-elle à la réalité que Simone Weil a connue lors de son séjour en Espagne ? De l’avis des survivants du groupe international de la colonne Durruti auquel elle appartint, non. L’affaire du jeune phalangiste fait prisonnier par les miliciens internationaux lui a été contée par ces miliciens eux-mêmes qui s’indignaient de ce que le jeune homme eût été fusillé à l’arrière, avec l’approbation, dans l’indifférence, ou sur ordre — la précision n’a jamais été obtenue — de l’état-major de la colonne. Les réactions de Simone Weil furent celles des combattants. Mais la recherche d’une parenté avec Bernanos l’incita à généraliser. Il n’est pas question de nier ou de minimiser les horreurs d’une guerre révolutionnaire, ni de dissimuler les instincts de certains miliciens. Ce qui est indispensable, c’est d’établir un tableau complet des sentiments ou des passions qui purent se donner libre cours, et non pas de juger les révolutionnaires en bloc. » [2]

Phil Casoar, dans l’article qu’il a rédigé en 1999 voir ici [3] sous le titre « Louis Mercier, Simone Weil : retour sur une controverse », expose en détails plusieurs aspects de l’affaire et cite une autre source, le livre de Mathieu Corman, Salud Camarada !, publié en juillet 1937 :

« Dans Salud Camarada, Corman décrit ainsi la confrontation entre Durruti et l’adolescent :
“ Amené au comité de guerre de la colonne, le délégué-général, Buenaventura Durruti, lui dit, en l’enveloppant de son regard de fauve blessé :
‘ Tu es trop jeune pour mourir : nous ne fusillons pas les enfants ! Mais il faut que tu nous donnes ta parole de ne plus jamais rien entreprendre contre nous. Nous n’avons pas de prison pour t’enfermer. Ta parole suffira. Veux-tu me la donner ? ’
Le prisonnier imprima à sa tête un lent mouvement négatif :
‘ Non ! ’
‘ Tu as bien réfléchi ? ’
‘ Oui ! ’
‘ Tu l’auras voulu ! ’
Le tribunal populaire, constitué par le comité du village, le condamna à mort le même jour.
C’était un jeune mystique. Tout son corps tremblait quand on l’emmena vers le petit bois dont l’orée touche au village, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire. En marchant, il murmura continuellement : ‘ Arriba España ! ’
On lui demanda s’il voulait être fusillé ‘ de dos ’. Il refusa. Les cinq miliciens se rangèrent face à lui. Il croisa les jambes, déchira sa chemise sur sa poitrine et commanda lui-même :
‘ Arriba España ! Fuego !… ’
Dans une lettre trouvée parmi des papiers, sa mère lui recommandait de se battre jusqu’à la mort… Il avait quinze ans… ” »

Tout en s’interrogeant sur la véracité du récit de Corman, qui n’était pas à Pina à cette date, Phil constate que certains éléments se retrouvent dans la lettre de Simone Weil à Bernanos. L’avait-elle lu ?
Cela faisait en tout cas plusieurs témoignages allant dans le même sens, et Phil conclut son article en s’interrogeant sur l’attitude de Durruti :
« En lui proposant un marché de ce genre, Durruti paraît manquer de discernement face à ce garçon buté dans son idéal : a-t-il essayé simplement d’imaginer la situation inverse, celle d’un jeune anarchiste mis en demeure par des phalangistes, pour sauver sa peau, de renoncer à reprendre les armes contre eux, voire de rejoindre leur rangs ? En fait, le leader anarchiste est tellement sûr de la justesse de sa cause qu’il se comporte comme un prêtre jésuite sommant un hérétique d’abjurer sa foi, sous peine de mort.
Le texte de Mercier, quoique très imprécis, porterait d’ailleurs à accréditer plutôt la version de Corman, concernant l’attitude de Durruti : en fin de compte, Durruti se serait lavé les mains du sort du jeune garçon (“ … dans l’indifférence… ”).
Pourquoi Durruti, qui savait se montrer magnanime et avait empêché plus d’une exécution sommaire, a-t-il cette fois-ci fait preuve d’une telle indifférence ? ».

C’est en consultant les archives franquistes que nous avons trouvé un document qui maintenant coupe court à ces questionnements.
Aux archives de Salamanque se trouvent les volumineux dossiers dits de la « Causa general », du nom de la vaste enquête menée village par village, ville par ville par les autorités franquistes pour inventorier les exactions et assassinats commis par « la chusma roja » et autres pendant la guerre civile. Les dossiers contiennent les dépositions de témoins, d’accusés emprisonnés et traités comme on le sait dans les geôles franquistes, et les déclarations de victimes ou parents de victimes.

En examinant les dossiers du « partido judicial » de Pina de Ebro, puis de celui de Tauste (village sur la route de Saragosse à Tudela), nous avons eu la surprise de tomber sur l’affaire de ce jeune phalangiste qui s’appelait Ángel Caro Andrés.

Archivo Historico Nacional, FC -causa general Pina de Ebro, pp. 10 et 11.

Archivo Historico Nacional, FC -causa general, Tauste, 1425, exp. 59, pp. 49 et 50.


Voici la traduction résumée, par nos soins, d’une partie de ces deux documents :

Déposition du père, Daniel Caro Andrés [4], instituteur et directeur du groupe scolaire de Tauste, adressée au juge de la « Causa general » de Saragosse :
« Quand commença le Glorieux Soulèvement, mon fils Ángel Caro Andrés, âgé de 16 ans, partit volontairement de Tauste pour défendre la patrie en danger et intégra le corps de la phalange n° 29 sur le front de Quinto.
Le 22 août 1936, au cours d’un combat nocturne sur la commune de Pina, au lieu dit Mejana del Blanco, il fut fait prisonnier par les rouges internationaux de la colonne Durruti [5]. Ce dernier lui laissa la vie du fait de son jeune âge et ordonna qu’on le place dans la mairie de Pina qui servait alors de prison.
Le jour suivant, mis au courant de l’histoire, des rouges ayant fui Tauste [6] demandèrent à Durruti de leur livrer le prisonnier pour le fusiller, mais il le leur refusa, toujours à cause de son jeune âge.
Alors, guidés par leurs instincts criminels, ils attaquèrent la prison au petit matin du 24 août, enlevèrent le prisonnier et l’assassinèrent près de l’Èbre ».

Quand Pina fut occupée par les troupes franquistes en mars 1938, Daniel Caro Andrés chercha et trouva les restes de son fils, qui furent inhumés dans le cimetière de Pina.
Daniel Caro Andrés cite le nom d’Andrés Cupillar Pintanel, natif de Tauste, enrôlé dans la colonne Durruti, qui aurait côtoyé à Osera les assassins qui se vantaient de leur acte.

Suivent les noms de 17 hommes incriminés dans cette affaire, pour la plupart natifs de Tauste [7]. Il semblerait qu’aucun d’entre eux n’ait été arrêté.
L’enquête sera diligentée jusque dans les années 1955 et 1965 pour trois d’entre eux, présentés comme des militants de gauche connus :

– José Pellicer Murillo, membre de la CNT, a fait partie des insurgés qui ont déclaré le communisme libertaire à Tauste le 7 octobre 1934.
– José Martínez Berlin, membre de la CNT ; a participé aux événements de Tauste en octobre 1934.
– Ramón (ou Raimundo) Hernando Lasheras, membre de l’UGT puis de la CNT, condamné en 1934 pour détention d’arme.

Un autre rapport de la Guardia civil de Tauste indique en 1964 :
« On sait qu’un groupe de Tauste où se trouvait Pellicer sema la terreur [pendant la guerre civile] dans plusieurs villages [côté républicain] et principalement à Pina, Gelsa et Osera. »

Il est assez savoureux de trouver dans les archives franquistes des documents à décharge en faveur de Durruti ; en tous cas, cela nous confirme qu’il faut toujours recouper autant que possible les témoignages et récits avec les documents, et réciproquement. C’est un gros travail, mais cela vaut souvent la peine.

Le fait que quantités d’archives soient maintenant numérisées, comme celles de la Causa General [//pares.mcu.es] ainsi que les numéros de certains quotidiens comme La Vanguardia de Barcelone [www.lavanguardia.es/hemeroteca] par exemple, facilite pas mal les recherches des historiens amateurs comme nous.

Les giménologues, 8 juin 2009.

 

[1] Dans les notes n° 6, 12 et surtout 16, p. 244, et 20, p. 256.

[2] Lettre de Louis Mercier à Jean-Paul Samson, datée du 16 décembre 1954, qui fut publiée dans Témoins n° 8 (printemps 1955).

[3] Présence de Louis Mercier, Collectif, ACL, Lyon, 1999.

[4] faite à Tauste le 7 novembre 1940 pour le premier document ; le deuxième est sans date.

[5] Dans le deuxième document, il est dit que « la Brigade Internationale était dirigée par un certain Luis, un Français qui parle espagnol ».

[6] après le 19 juillet 1936.

[7] José Salvador Sariñena, né à Gelsa ; José Pellicer Murillo ; Jesús Tudela Larraz ; Andrés García Melendez ; Mariano Obedé Arjol ; Ramón Hernando Lasheras, né à Mores ; Moises Candial Conde ; Luciano Navarro Alegre ; Francisco Borao Conde et son frère Saturnino ; Ignacio Bernal Sánchez ; Margarito Cañete Cañete ; Ángel Soria Morales ; Enrique Lorente del Olmo ; Pascual Laborda Laborda ; José Martínez Berlin et son frère Antonio. (Selon les dossiers, la liste comporte 15 hommes seulement.)

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