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Causerie à la librairie La Gryffe de Lyon le 15 juin 2019 à 17 h
Présentation des volumes II et III des Chemins du Communisme Libertaire en Espagne 1868-1937
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« De la scission dans la Première Internationale à la Grande Guerre, l’anarchisme est [devenu] le refuge de tous ceux qui n’acceptent ni l’intégration du mouvement ouvrier dans la reproduction dynamique du capital, ni le sacrifice du but final. […] Ce mouvement devint le “lieu” de regroupement des gens et des idées “communistes” révolutionnaires combattant l’idée marxiste de la nécessité d’une période de transition, où de nouvelles formes de domination étatiques viendraient immanquablement prendre la place des anciennes. » (Danel, Rupture dans la théorie de la révolution, 2003, p. 12)

Voici dans quel contexte « l’anarchisme devint espagnol » à la fin du XIXè siècle. J’ai reconstitué dans le volume I le chemin parcouru par les idées et pratiques élaborées dans le creuset de l’AIT anti-autoritaire avant et après la Commune de Paris, et leur adoption par les classes populaires espagnoles, spontanément anticapitalistes, antiétatiques et anticléricales, qui recouraient déjà à l’action directe. Après 1870, la Fédération Régionale Espagnole (FRE) deviendra la section la plus forte de l’AIT regroupant jusqu’à 40 000 travailleurs en Catalogne, Andalousie et au Levant. Surgiront en son sein des sociétés ouvrières et des groupes anarchistes. À la fin de la FRE, ces derniers voulurent « libérer la propagande des idées du poids de la mission de pure défense ouvrière ». Après bien des polémiques sur les modalités de la société post-capitaliste entre anarcho-collectivistes (« à chacun selon son travail ») et anarcho-communistes (« à chacun selon ses besoins »), les groupes impulsèrent et nourrirent des débats, pratiques et projets qui resteront après eux : le communisme libertaire, ennemi de toute forme de salariat, les groupes d’affinité, la critique de l’organisation fétichisée.

Je présenterai quelques-uns des thèmes abordés dans les deux volumes suivants :
Volume II : L’anarcho-syndicalisme travaillé par ses prétentions anticapitalistes 1910-juillet 1936

La montée en puissance de la CNT en 1919, qui adoptera le projet communisme libertaire comme finalité lors de son IIè congrès.
Entre 1919 et 1931, alors qu’il périclitait dans les autres pays, l’anarcho-syndicalisme se déploiera en Espagne, non sans de rudes polémiques. Synthèse fluctuante des tendances syndicaliste et anarchiste, l’anarcho-syndicalisme sera travaillé en permanence par la polarité entre possibilisme syndicaliste (associé au courant industrialiste ») et intransigeance anarchiste (associé au courant communaliste « agrariste »).
En vertu du premier, toute forme d’organisation syndicale qui ne s’adaptait pas au « panorama économico-industriel du monde » allait à l’échec. Corrélativement se systématisera la préconisation à intégrer de façon positive le concept de travail.
Pour les groupes anarchistes et anarcho-syndicalistes porteurs d’un anticapitalisme plus radical, les organisations ouvrières ne devaient pas suivre « le processus de développement industriel, ni copier les formes extérieures du capitalisme en cherchant dans la structure économique des éléments constitutifs de la future organisation des peuples ». Ils prônaient l’idéal de la commune agricole indépendante, et le travail de la terre, le seul acceptable, contre le « travail de l’ouvrier industriel qui ne lui inspire que répulsion et dégoût ».

Volume III : (Nouveaux) Enseignements de la révolution espagnole

En rapport avec ces divergences de fond, on assista le 20 juillet 1936 à un dédoublement implicite de l’organisation CNT-FAI quant à la stratégie adoptée : en Catalogne une partie du mouvement se rallia au front populaire antifasciste et différa la mise en route du communiste libertaire. Elle « collectivisa » le secteur productif sous l’égide de l’État non aboli, maintint le salariat et incita la classe ouvrière à s’adapter à l’organisation scientifique du travail : « le seul devoir est celui de travailler » en silence et sans compter ses heures, même si « […] cet effort engendre un développement économico-industriel qui fortifie la position matérielle du capitalisme. » (Juan Peiró, 25 août 1936).

En Aragon une autre composante se lança dans la socialisation et l’abandon du salariat afin de sortir radicalement du capitalisme. Ces hommes et ses femmes avaient sans doute tiré les mêmes leçons que Gustav Landauer en son temps :

« Tout ce qui se passe au sein de la production capitaliste ne peut mener qu’à une intégration toujours plus marquée en elle. […] Les travailleurs [doivent] comprendre qu’il faut sortir du capitalisme. […] Les peuples, la bourgeoisie, et aussi la classe ouvrière se sont de plus en plus impliqués dans les conditions de la production spéculative, sans sens et sans culture, dont le but est de gagner de l’argent. […] Le capitalisme n’est pas une période de progrès mais de déclin. Le socialisme ne naîtra pas au cours de l’évolution du capitalisme, ni du fait de la lutte des travailleurs, en tant que producteurs, à l’intérieur du capitalisme. Ce sont là les résultats auxquels nous sommes parvenus. (Gustav Landauer, Appel au socialisme, 1911)

Les communistes libertaires espagnols avaient bien compris depuis la fin du XIXè siècle que rien de bon ne pouvait surgir d’un système où l’énergie humaine est posée comme la première des marchandises *. Ce qu’ils expérimentèrent en Aragon en 1936-37 est unique dans l’histoire : ils indiquèrent qu’une autre option que la fuite en avant dans un certain type de modernité était concevable et impérative. Pour autant ils restèrent en partie isolés dans leur expérimentation, et furent laissés à la merci de la contre-révolution stalinienne en août 1937.

À partir de là, démonstration fut faite en Espagne, comme ailleurs, que la critique sociale fondée sur le travail et le productivisme enracine encore plus les hommes dans la modernité capitaliste. Le face-à-face entre travail et capital évolua vers une imbrication des deux, même si ce n’était pas le but recherché par les militants syndicalistes.

La critique productiviste […] qui affirme le travail prolétarien, la production industrielle et la « croissance » industrielle sans entraves […] ne représente pas une critique fondamentale : non seulement elle échoue à désigner, au-delà du capitalisme, une possible autre société, mais encore elle affirme certains aspects centraux du capitalisme lui-même (Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, 2009, pp. 34-35).

Aucun anticapitalisme digne de ce nom n’est possible aujourd’hui sans reprendre la critique de la production, du travail, de l’argent et de la valeur, plutôt que de réclamer une improbable distribution équitable de « richesses » – dont il faudra aussi reconsidérer la nature.

Myrtille et les giménologues 6 juin 2019.

* NOTE : Ils avaient lu le programme communiste libertaire de Puente publié en 1933 qui préconisait que l’échange de produits entre localités se fasse « sans équivalence de valeur, car ils sont tous équivalents du point de vue de leur nécessité, quels que soient le travail qu’ils ont demandé ou l’utilité qu’ils représentent. La notion de valeur est étrangère à l’économie libertaire, il n’y a donc aucune raison de la mesurer avec la monnaie. L’échange avec équivalence de valeur ne se pratique que dans les pays bourgeois. »


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