Réfractions N° 17.

samedi 18 novembre 2006
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Recension de Freddy Gomez.

Les Fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d’Espagne (juillet 1936-février 1939), Antoine Gimenez et
les Giménologues, Montreuil-Marseille, coédition L’Insomniaque & Les Giménologues 2006, 560 p.
 
C’est au fond de la malle du temps que dormaient, sous la forme d’un manuscrit, quelques éclats
d’aventure rédigés, entre 1974 et 1976, par Antoine Gimenez, combattant de la chevauchée
anonyme espagnole. Tirés de l’oubli par un groupe de francs-tireurs au goût certain - les
Giménologues -, ces souvenirs, aussi brûlants que la flamme qui les éclaire, font aujourd’hui
l’objet d’un livre remarquable à maints égards.
 
Quand s’ouvre ce récit, Antoine Gimenez, de son vrai nom Bruno Salvadori (1910-1982), a tout du
marginal. Il a fui son Italie natale au début des années 1930 pour échapper à la traque des
fascistes. Il a fait le trimardeur du côté de Marseille, où il a vécu d’expédients. Il a poussé plus avant
sa quête d’espace en mettant le cap sur la Catalogne d’au-delà les Pyrénées, cette terre chaude de
toutes les promesses. C’est là, au contact de subversifs très organisés, que sa révolte s’est peu à
peu muée en conscience de sa force et c’est là que son histoire d’anarchiste conséquent
commence, comme milicien du Groupe international de la colonne Durruti. Nous sommes en juillet
1936. Au lendemain d’une révolution apparemment triomphante.
 
Tout l’intérêt du témoignage d’Antoine Gimenez, dont le récit occupe la première partie des Fils de la
nuit, réside dans son authenticité et sa liberté de ton. À travers les mots qu’il emploie, justes jusque
dans leur maladresse, et les thématiques qu’il développe, passe, débordante, la vie comme torrent,
cette vie que la révolution met sens dessus dessous, accélère et restitue, passionnée. À lire
Gimenez, c’est d’abord cela qu’on ressent, qu’on comprend, cette irruption de bonheur fou et de
vraie crainte, cette rupture d’imaginaire, cette abolition des convenances, que la révolution porte en
elle comme nuée ardente. À travers les scènes érotiques qui parcourent ce récit - effectivement
vécues ou ultérieurement reconstituées, ce qui ne change rien à l’affaire -, on perçoit ce que taisent,
par pudeur ou par moralisme, la plupart des témoignages, cette dimension de l’urgence de vivre, ce
que cette révolution supposa de libération des sens en terre d’Espagne, catholique jusqu’à la
caricature et prude jusqu’à la frustration. Amours éphémères, étreintes d’un soir, rien, ici, ne nous
est caché de ces corps à corps consentis sur fond de démesure révolutionnaire. Sur fond de danger
aussi, celui de n’être plus de ce monde au lendemain de l’extase, quand parleront les armes.
 
Mais il y a davantage... Parce qu’il n’est pas du sérail cénétiste, parce qu’il n’a pas de réelle histoire
militante, parce qu’il est avant tout un anarchiste instinctif, Gimenez restitue à merveille tout ce que
cet engagement supposa, de fraternité et de grandeur, certes, mais aussi de doutes et de
désillusions. Si ce témoignage sonne particulièrement juste, c’est qu’il se contente de rapporter
une part de vécu, et pas davantage. Il ne juge ni ne discourt, ne condamne ni ne démontre, il dit
simplement ce que son auteur a vu - ou cru voir -, ce qu’il a entendu - ou cru entendre : le meilleur
et le pire, tout le pire, sans emphase, sans fard non plus. Ainsi, de la description des collectivités,
par lesquelles il est passé et où il a tant appris, aux récits des durs combats auxquels il a participé,
en passant par les discussions que suscitèrent la militarisation, l’intégration de la CNT-FAI à
l’appareil d’État, les avancées de la contre-révolution sous direction stalinienne, ses mots de
dérapent jamais. Ils sont ceux d’un homme n’ayant ni le sens de l’hyperbole ni le goût du mythe, un
homme qui s’interroge sur le sens d’un combat, qui veut d’abord laisser trace de ceux qu’il a
fréquentés et aimés, un homme de peu de mots, en somme, dont chaque mot doit faire sens.
 
Antoine Gimenez ira jusqu’au bout de sa route, jusqu’à la retirada. Sans faillir, ni faiblir.
 
On l’aura compris, ce récit doit être lu de toute urgence et, si possible, le regard lavé des certitudes
acquises, celles qui finissent par obscurcir la perception première d’un temps si riche
d’expériences humaines inégalées. On ne le regrettera pas, et ce, d’autant qu’un travail
d’annotations remarquable complète, pour plus de moitié, ce témoignage, en l’éclairant, en le
nuançant, en l’enrichissant. Que le lecteur se rassure, cependant, rien ici de pesant, d’académique
ou d’indigeste, mais une mise en perspective d’une belle sagacité, illustrée de témoignages, de
photos et de documents d’archives, pour beaucoup inédits.
 
Le tout fait un fort beau livre, point d’orgue d’une entreprise exemplairement libertaire, qui
commença par un feuilleton radiophonique diffusé sur de nombreuses radios libres, par la création
d’un site Internet et par l’édition espagnole du témoignage d’Antoine Gimenez .
 
On attend maintenant que les Giménologues s’auto-dissolvent au plus vite pour se consacrer à
d’autres tâches d’édition, aussi passionnément et brillamment menées que celle-là et en sachant,
d’ores et déjà, qu’on peut leur faire confiance.
 
 
Freddy Gomez . Réfractions n° 17.

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