Recension dans REGARDS N°9.

dimanche 5 août 2007
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Parue dans la revue REGARDS N°9.

Compte rendu publié dans :
De l’anarchisme aux courants alternatifs (XIX-XXIe siècles), Marie-Claude Chaput (éd.),
Regards, n° 9, 2006, Paris X-Nanterre-Publidix, p. 437-438.
 
Antoine GIMENEZ & les GIMÉNOLOGUES, Les Fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d’Espagne, Montreuil-Marseille, L’Insomniaque & les Giménologues, 2006, 559 p. [14x21 cm ; ISBN : 2-915694-14-1 ; 16 €]
 
Gimenez est le nom d’emprunt de l’activiste anarchiste italien Bruno Salvadori (1910-1982), qui écrivit ses souvenirs en français de 1974 à 1976, à Marseille où il demeurait. Lors du coup d’État militaire de juillet 1936, il se trouvait près de Lérida et il rejoignit rapidement le Groupe international de la colonne Durruti sur le front d’Aragon. Son récit nous fait découvrir l’action de ces unités héroïques et très mal connues de francs-tireurs, appelées aussi les Fils de la nuit, qui précédèrent les fameuses Brigades internationales et furent finalement militarisées. Rien n’est occulté de la sauvagerie de cette guerre sans quartier, où l’on achève les blessés plutôt que de les laisser tomber vivants aux mains de l’ennemi. Tandis que périssent amis et maîtresses, l’auteur, qui avoue souvent sa peur, ne doit sa survie qu’à une chance inexplicable. Il rappelle, en leur rendant hommage, que nombre de ses compagnons étaient des révoltés en délicatesse avec la justice. Les transformations révolutionnaires de la zone contrôlée par les anarchistes sont brièvement évoquées. Ainsi, les descriptions de la collectivité de Pina de Ebro témoignent d’une évolution rapide des mentalités et de la solidarité réciproque de la population et des miliciens. La montée en puissance des communistes, les affrontements de mai 1937 à Barcelone et l’assassinat de son ami Camillo Berneri lui inspirent un profond sentiment de découragement. Le manque d’armes et de soutien tactique, entretenu par un gouvernement plus soucieux de se débarrasser des milices anarchistes que de gagner la guerre, est aussi pointé. Mais ce qui rend exceptionnel le manuscrit de Gimenez-Salvadori, outre son intérêt historique, est la succession de scènes d’amour et de combat, dont la liberté de ton et le réalisme surprennent. On se demande même si elles ne sont pas un peu romancées, compte tenu des failles naturelles de la mémoire. À titre de comparaison, les mémorialistes anarchistes espagnols sont extrêmement réservés sur ces sujets. L’importance accordée à l’érotisme et à la violence trahit peut-être une influence cinématographique sur un récit d’ailleurs construit comme un scénario. Les reconstitutions de propos sur des thèmes tels que la religion ou la famille sont peu fréquentes et le talent littéraire de l’auteur rend la lecture de ses souvenirs aussi agréable que celle d’un roman d’aventures, quoique plus émouvante. La générosité, l’abnégation, le courage désintéressé d’hommes et de femmes prêts à tous les sacrifices pour l’avènement d’un monde plus juste y sont parfaitement restitués.
Rares sont les éditions critiques de mémoires et encore davantage celles de militants anonymes. On ne peut donc que se féliciter qu’une équipe de personnes touchées par ce manuscrit, plusieurs fois refusé par des éditeurs pudibonds, ait non seulement entrepris sa publication mais se soit aussi prise au jeu de la recherche historique. Le texte des souvenirs (190 pages) est complété par un appareil critique riche et varié qui, en croisant les travaux d’historiens et les témoignages de survivants, corrige les erreurs chronologiques et autres approximations de l’auteur, dévoile l’identité et le parcours d’un certain nombre de protagonistes, resitue la petite histoire dans la grande. Par exemple, les Giménologues en profitent pour faire le point, de manière convaincante, sur la mort de Durruti évoquée dans l’autobiographie. Aux 230 pages de notes explicatives - de même taille de caractère que le texte principal, ce qui en rend la lecture aisée -, toujours pertinentes et jamais ennuyeuses, s’ajoutent 70 pages de notices biographiques concernant dix personnes et une famille. Elles révèlent un long travail en archives et la consultation d’une bibliographie considérable (8 pages). Mais ce n’est pas tout : ce fort volume comprend aussi des annexes, une chronologie, un index onomastique, une table des sigles et de nombreuses illustrations (cartes et photos). C’est donc un instrument de référence d’une grande clarté qui est proposé aux lecteurs. Evidemment, il n’est pas dénué d’imperfections mineures. Ainsi, les références des sources et témoignages n’apparaissent pas toujours de manière précise dans les notes. Deux ouvrages, l’un de Abel Paz (note 36, p. 308) et l’autre de Pierre Besnard (note 39, p. 315), ont été oubliés dans la bibliographie et deux sigles (GPU, p. 158, et FAF, p. 437) ne figurent pas non plus dans la table. Signalons, pour être complet, que les Giménologues ont produit une adaptation radiophonique d’une dizaine d’heures (20 épisodes de 30 mn) disponible en format mp3 sur CD-Rom et qu’il existe également une traduction en espagnol des souvenirs de Gimenez, mais sans appareil critique (Del amor, la guerra y la revolución, trad. de Paco Madrid, Logroño, Ediciones Pepitas de Calabaza, 2004, 292 p.).
S’il répond aux critères de la science historique dans sa démarche, cet ouvrage n’est pas neutre pour autant - un livre d’histoire peut-il l’être ? - et cela ne nuit en rien à ses qualités. Les éditeurs, en sympathie avec l’auteur, ne cachent leur engagement libertaire ni dans la préface, ni dans les notes, ni dans la postface intitulée « Révolution ou réforme », dans lesquelles ils prennent clairement position contre les « anarchistes de gouvernement » et fustigent l’attitude des communistes. Ils considèrent, en effet, que la direction de la CNT-FAI a trahi le mouvement révolutionnaire en renonçant aux principes fondamentaux de l’anarchisme et souhaitent remettre à l’honneur l’expérience autogestionnaire des collectivisations, dénigrée ou passée sous silence par l’historiographie dominante. Soixante-dix ans après les événements, le débat idéologique reste vif. Les Giménologues, que l’humilité maintient dans l’anonymat, ont admirablement articulé mémoire et histoire. L’unité et la qualité d’écriture de l’ensemble ne sont aucunement altérées par un travail collectif d’amateurs éclairés, qui démontre que la passion permet de rivaliser avantageusement avec les travaux académiques des professionnels de la recherche universitaire.
 
Joël Delhom

Université de Bretagne-Sud, ADICORE

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